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COELACANTH
an article by Jos-Laj Düren
Published in Fear Drop, 2004
Clacanthe [sé] n. m. (gr. koilos, creux, et
akantha, épine). Poisson osseux, de couleur bleu acier,
dont les ancêtres remonteraient à 300 millions
d'années, et qui peut être considéré
comme intermédiaire entre les poissons et les amphibiens.
(Des clacanthes mesurant 1.50 m et pesant 60 kg ont
été pêchés près de Madagascar.)
Petit Larousse,1967.
J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable.
Je fixais des vertiges.
Arthur Rimbaud, "Alchimie du Verbe" in Une saison
en enfer.
Coelacanth, duo américain fondé par Loren Chasse
et Jim Haynes, est d'abord une collaboration ponctuelle basée
sur la volonté de donner un "corps sonore"
aux processus chimiques d'oxydation élaborés
par ce dernier dans son travail artistique. En raison d'une
passion commune pour leurs uvres respectives, cette
rencontre s'est vite développée pour devenir
le fascinant laboratoire d'une science imaginaire où
les musiciens, devenus un peu alchimistes, entreprennent de
révéler les énergies cachées du
monde et le lien secret des choses entre elles, à transcender
leur insignifiance pour les envisager suivant des perspectives
parfois hermétiques mais toujours poétiques
et sensitives. A travers une grammaire de gestes et de situations
rudimentaire et subtile, ils ont créé une oeuvre
minimaliste tour à tour abstraite, hypnotique, psychédélique,
violente, lumineuse, primitive et moderne : indéfinissable
(irréductible à une forme ou un genre). Fondée
dans le drone organique et la masse mystérieuse de
sources infinies et transformées, c'est un "tertium
non data" né de deux esprits forts et curieux,
écouteurs attentifs d'un monde qu'ils veulent inouï
et toujours à découvrir, entièrement
soumis aux douces pressions des émotions, du temps
et des métaphores qu'ils appellent. La musique de Coelacanth
est comme un sédiment constitué de couches improbables,
offerte aux sens de l'auditeur qui l'explorant selon sa sensibilité
lui soufflera le sens et la résonnance primordiale.
Loren Chasse est un musicien discret mais très actif.
Sous le nom de IdBattery (son duo avec Brandon Labelle) et
en solo, il a composé une uvre de musique concrète
exigeante, entièrement constituée de phonographies
(selon la définition qu'en donne Dale Lloyd) qui lui
ont permis de jouir de sa sensibilité exacerbée
pour le bruit discret des lieux (naturels ou urbains, souvent
désaffectés ou désolés). Ce travail
d'écoute passionnée est vite devenu le moteur
de sa musique et le microphone, considéré comme
une extention de son corps, l'instrument primordial dont il
joue, littéralement. Chaque position, chaque geste
effectué exposent une série d'intentions précises
et tous les sons, aussi bruts ou désincarnés
qu'ils puissent être, suggèrent une présence
active et régénératrice. Ces délicats
relevés sonores re-composés dans des uvres
abstraites de drones magnétiques (souvent classées
dans le courant minimaliste "lowercase") se soucient
peu de documenter un phénomène sonore, préférant
à cet "objectivisme" une approche subjective
et souvent spontanéiste du son rendue dans la création
de vrais espaces métaphoriques qui exposent l'infini
relationnel des choses entre elles. C'est un peu comme une
introspection derrière laquelle il s'efface... Avec
Glenn Donaldson, il a initié le label/collectif Jewelled
Antler, dont les groupes Thuja, Blithe Sons ou Franciscan
Hobbies (entre autres) écrivent les pages incandescentes
d'un folk moderne contaminé par l'improvisation pastorale,
les ragas hypnotiques, le drone et la réverbération
naturelle des paysages épiques dans lesquels ils aiment
se lover pour enregistrer. On peut y entendre la même
spontanéité, les mêmes caractéristiques
d'un son organique et troublé procédant de gestes
méticuleux. En dépit des variations esthétiques
et d'une configuration collective, il s'agit toujours pour
Loren Chasse d'une expérience quasi fusionnelle avec
le moment et l'environnement, qu'il considère comme
des composants fondamentaux de sa musique. Celle-ci est la
captation d'une atmosphère dans laquelle il se fond
: c'est sa fiction poétique.
En comparaison, le background musical de Jim Haynes est presque
inexistant. S'il est comme Loren Chasse un écouteur
obsessionnel de musique et de tous les bruits avec lesquels
il entretient un rapport existentiel très fort (dont
il donne les traces intransigeantes avec des articles pour
The Wire), il reste avant tout un artiste visuel dont l'uvre,
régulièrement exposée, est par lui ainsi
résumée : "J'oxyde les choses". Elle
est composée d'objets qu'il confronte aux processus
chimiques de son invention pour provoquer leur détérioration
progressive (rapide et sensible mais qui perdure sur plusieurs
années). Cette rouille, envisagée en termes
de concept, de processus et d'esthétique, dit l'intensité
de son rapport au passage des "choses" à
travers le temps. C'est une autre grammaire, une autre poésie
extraite du banal... Pour appuyer l'idée du temps qui
passe et trouver dans cette fatalité une beauté
"sauvage", ses expositions sont souvent enrichies
d'environnements sonores proches du drone. C'est une partie
de son art qu'il a déjà largement travaillé
à travers un album intitulé Magnetic North,
joyau émotionnel et résonnant en forme de drone
organique et suspensif.
Coelacanth est donc avant tout la rencontre de deux médias
: le son et la sculpture. Fondamentalement, elle opère
ce lien en se basant sur l'utilisation instrumentale des objets
de Jim Haynes, ou en appliquant au son des processus oxydants
similaires à ceux qu'il utilise pour les créer.
Toutes les dimensions de leurs uvres et des compétences
respectives (résumées ci-dessus) peuvent s'y
redessiner en suivant cette perspective simpliste mais déjà
passionnante de l'interaction et de l'influence. Mais c'est
surtout DANS cette alchimie que se trouvent la remarquable
singularité du duo.
La discographie du groupe, rare, laisse entrevoir le tissu
complexe de cette collaboration volontairement brumeuse (les
indications précisent seulement que la musique est
tirée de performances privées ou publiques).
Du point de vue strictement esthétique, Coelacanth
compose une musique abstraite et minimaliste qui s'engage
dans le "drone suprême", un drone presque
primitif aux textures toujours organiques. C'est une base
ambiente perméable sur/dans laquelle s'agrègent
une quantité infinie, discrète et minutieuse,
de motifs et de manipulations qui influencent beaucoup leur
pesanteur et leur progression. A cause de ces inclusions parfois
insaisissables et éphémères, la nature
de leur musique est le plus souvent erratique et incertaine,
ouverte d'une façon si évidente que cette esthétique
générale, qu'on peut qualifier de "minimalisme
brisé", ne se soumet certainement pas à
un calendrier défini ou à l'application d'un
concept quelconque. Elle procède d'une exploration
plus subjective, instable et mystérieuse par essence.
C'est pourquoi les disques de Coelacanth résonnent
si différemment en dépit de grandes similitudes.
The Chronograph est minéral, peut-être le moins
figuratif. Ses mouvements sont les plus discontinus, piqués
de grattements et de frictions stratifiées qui tracent
des reliefs acérés de limaille ferreuse. The
Glass Sponge est plus "marin", décrivant
des mouvements plus fluides, doux et circulaires. Mud Wall
est en comparaison dense et linéaire, un flux lent
et quasi terreux. C'est aussi celui dont les zones sont les
plus expressionnistes, où la brume se dissipe pour
découvrir une tendance plus figurative de la construction.
En fait, chaque disque de Coelacanth est une incarnation parmi
celles possibles de leur musique. Ils sont librement re-composés
à partir de leurs performances, toutes enregistrées
sur plusieurs formats (minidiscs, cassettes, bandes, micro-cassettes...)
afin d'obtenir différentes perspectives du son qu'ils
vont manipuler (souvent en leur conférant un peu plus
d'abstraction) pour l'inclure dans des nouveaux contextes
de corrélations troublantes. Le duo ne s'attache pas
au phénomène du "live", il ne s'agit
donc pas de le documenter ou d'en respecter l'essence. C'est
par contre cette dimension où le jeu et l'écoute
sont indissociables, cette spontanéité fondamentale
qui détermine la subtilité des résonnances
et crée ces vibrations labiles aux textures si particulières,
à la fois lo-fi et précieuses. C'est le "moment"
(comme dans leur travail solo) qui engage pour beaucoup les
couleurs de la musique, les tensions et les émotions
qu'elle va exprimer.
Cette particularité de la musique suggère un
geste qui n'est plus seulement musical, mais également
visuel. La musique est abstraite parce qu'elle est faite de
systèmes électroniques basiques (feedbacks,
ondes radios, perturbations électriques) et de "sons
réels" fragmentés et présentés
d'une façon telle que leur origine s'en trouve obscurcie,
que ce soit sur disque (traitements et montages) ou en concert
(l'improvisation). Il faut comprendre "sons réels"
comme des field-recordings (également obscurcis par
la méthode d'enregistrement), mais surtout comme le
produit d'actions banales (broyer, appuyer, frotter, agiter,
tamiser...) sur des matériaux communs (tissus, verre,
sable, eau, bois, air, eau, terre, boue, métal, rouille
bien entendu...) qu'une écoute attentive laisse deviner.
La musique naît ainsi de détails gestuels et
de situations improvisées à partir d'un ensemble
d'objets déterminé avant chaque session. Les
deux artistes créent un "petit théâtre
des opérations" (en référence au
beau projet de Thierry Weyd) en décidant de leur juxtaposition
et de la lumière dans laquelle ils vont se fondre pour
s'inspirer et activer ces "choses" dans des recontextualisations
intuitives et poétiques.
Cet uvre visuelle ET sonore est à envisager comme
le laboratoire élementaire d'une science imaginaire
ou même ésotérique dont la généalogie
ici présentée ne fait qu'effleurer la richesse
des possibles. Transformer le métal en or, telle est
la teneur du projet et son fascinant mystère. La musique
de Coelacanth est un sédiment composé de nombreuses
couches de sons, d'histoires, de ruptures et de références
qui vont de la biologie marine jusqu'aux fragments apocryphes
du Nouveau Testament. Sa poésie réside dans
la façon dont ses couches s'influencent ; le son est
la radioscopie, l'agent phosphorescent qui va révéler
les mélodies fantômes et les discrètes
constructions qui traversent son cur, tracent son essence.
Ies musiciens trouvent les prédispositions relationnelles
des éléments banals qu'ils explorent pour développer
leur potentiel poétique et polysémique. Coelacanth
n'est pas engagé dans une recherche formelle ni conceptuelle
(aucune qui soit explicite en tous cas), aucune indication
ne permet de comprendre vraiment le sens, s'il existe, de
leur musique. Ce ne sont pas ses stratégies ni sa conception
qui priment, même si elles affleurent nécessairement,
mais ce qu'elle suggère librement d'une métaphore.
En tous points, le duo privilégie cette communication
et ses conséquences possibles. Il cherche à
stimuler l'imagination et élargir la perception du
réel en révélant ces énergies
cachées, parfois déconcertantes, des choses
(et) du monde. C'est une musique quasi psychogéographique
(l'étude des effets précis du milieu géographique,
consciemment aménagé ou non, agissant directement
sur le comportement affectif des individus, selon la définition
basique de son inventeur Ralph Rumney) ou du moins psychoacoustique
(au sens que John Duncan donne au mot) par sa capacité
à affecter les états psychologiques (la notion
du Temps qui passe et cette amour du moment en dessinent le
principe) et à en fixer les états intermédiaires.
L'écoute attentive de ces constructions vibratoires
et transcendantes fera le reste.
Coelacanth, dans tous les cas, ça fait du bruit...
Une interview complète est disponible sur simple demande
auprès de naninanicorp@free.fr
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